Beaucoup d’employeurs cherchent un chiffre simple : un pourcentage, un ratio, une règle mathématique qui réglerait la question une fois pour toutes. Cette règle n’existe pas.
Le Code du travail ne fixe aucun seuil général, et aucun pourcentage (10 %, 15 % ou autre) n’a de valeur officielle, qu’elle soit légale ou institutionnelle.
Ce qui compte vraiment, c’est la logique que vous appliquez à votre propre terrain : vos risques, vos horaires, vos locaux, vos équipes.
Ce guide vous donne la méthode pour déterminer le bon nombre de sauveteurs secouristes du travail (SST), le formaliser correctement, et éviter les erreurs qui fragilisent la plupart des dispositifs.
L’essentiel à retenir
- Le Code du travail impose au minimum un salarié formé au secourisme par atelier où sont accomplis des travaux dangereux, et par chantier d’au moins 20 travailleurs pendant plus de 15 jours réalisant des travaux dangereux.
- Aucun ratio légal universel (type « 1 pour 10 » ou « 10 % de l’effectif ») n’est en vigueur.
- Le nombre de SST se détermine au cas par cas, selon les effectifs, les risques, les horaires, les zones de travail et la répartition géographique.
- Votre démarche doit être formalisée dans le DUERP, partagée avec le CSE et le médecin du travail, et tracée. Sans écrit, la réflexion n’existe pas aux yeux d’un contrôle ou d’un j
Le minimum légal de secouristes prévu par le Code du travail
Allons droit au but : le Code du travail ne fixe aucun nombre global de SST à former dans votre entreprise.
Il pose seulement un plancher, dans 2 situations très précises où au moins un salarié doit être formé au secourisme :
- Ateliers où sont accomplis des travaux dangereux : au moins un membre du personnel reçoit la formation de secouriste SST nécessaire, dans chaque atelier concerné.
- Chantiers employant au moins 20 travailleurs pendant plus de 15 jours, où sont réalisés des travaux dangereux : au moins un membre du personnel reçoit la formation de secouriste nécessaire.
Mais attention : « pas de nombre imposé » ne veut pas dire « zéro secouriste ». Vous devez déterminer vous-même le nombre adapté à vos risques, après avis du médecin du travail, et noter ce choix dans un document tenu à la disposition de l’inspection du travail.
Bon à savoir : le cas du registre des accidents bénins
Il existe un 3ème cas, plus pointu, où le certificat SST est nommément exigé : la tenue du registre des accidents du travail bénins, qui vous évite de déclarer à la CPAM les petits accidents sans arrêt ni soins. Parmi les conditions d’utilisation : la présence permanente d’un salarié titulaire du certificat SST dans l’établissement (article D441-1 du Code de la sécurité sociale).
Reste la question que tout le monde pose : « Combien de SST dois-je former par rapport à mon effectif ? ». La réponse va peut-être vous surprendre.
Pourquoi il n’existe aucun ratio universel de SST par effectif
Vous avez peut-être entendu parler du « 1 SST pour 10 salariés », ou du fameux « 10 % de l’effectif ». Oubliez ces chiffres.
Aucun ratio n’a de valeur réglementaire aujourd’hui. Le « 1 pour 10 » vient de circulaires abrogées, et l’INRS le confirme noir sur blanc. Les pourcentages type 10 ou 15 % ne reposent, eux, sur aucune base légale ni institutionnelle.
La logique est différente : le nombre de SST se fixe au cas par cas, à partir de vos risques réels, de vos horaires et de vos zones de travail. Pas d’une règle de trois.
C’est plus exigeant qu’un pourcentage, mais c’est aussi plus protecteur : un employeur qui a raisonné sur le terrain sera toujours mieux placé, en cas de contrôle, qu’un employeur qui a appliqué un ratio sans regarder ses risques.
Les critères concrets pour dimensionner votre couverture SST
Puisqu’aucun ratio ne s’impose, la vraie question devient : sur quoi s’appuyer ?
La réponse tient en une idée simple : votre effectif de SST doit coller à la réalité de votre terrain. Pas à une moyenne nationale.
Deux logiques guident la décision. La première est spatiale : où travaillent vos salariés ? La seconde est temporelle : quand travaillent-ils ?
Raisonner par zone de travail et par équipe
Premier réflexe : arrêtez de compter vos SST à l’échelle de toute l’entreprise. Comptez-les zone par zone.
Un SST au rez-de-chaussée ne sera pas utile pour un accident au 4ᵉ étage du bâtiment d’en face. Chaque zone de travail, chaque atelier, chaque site distant doit pouvoir compter sur son propre secouriste.
Plusieurs éléments entrent dans le calcul zone par zone :
- L’effectif réellement présent dans chaque zone.
- Le niveau de risque propre à cette zone : travaux en hauteur, machines, produits chimiques, risque électrique pèsent beaucoup plus lourd qu’un open space.
- La nature des activités qui s’y déroulent.
- La répartition géographique : bâtiments séparés, étages cloisonnés, sites éloignés.
- La taille de l’établissement et sa situation géographique : un site isolé ou rural, éloigné des secours externes, justifie davantage de SST disponibles sur place.
La question à se poser en fin d’analyse est simple : si un accident survient dans cette zone, un SST peut-il intervenir sans délai ?
Si la réponse est non, c’est qu’il en manque un.
L’objectif de cette organisation des secours est simple : qu’une victime puisse être prise en charge sur place, dans les premières minutes, avant l’arrivée des services d’urgence.
Prendre en compte les horaires, les absences et les situations particulières
Un effectif suffisant sur le papier peut s’effondrer dans la réalité. Une équipe de 4 SST ne protège personne si les 4 travaillent tous le matin et que l’atelier tourne aussi la nuit.
Quatre situations fragilisent la couverture au quotidien :
- Les horaires décalés ou postés. Travail en 2×8, 3×8, nuit, week-end : chaque plage horaire effectivement travaillée doit compter au moins un SST présent.
- Les congés et arrêts. Un dimensionnement calculé au plus juste tombe à zéro dès le premier arrêt maladie. Prévoyez une marge.
- Le travail isolé. Un salarié seul sur une zone représente un risque accru ; la proximité d’un SST devient encore plus déterminante.
- Le turnover et la mobilité interne. Départs, mutations, changements de poste : votre nombre de SST actifs peut chuter vite, parfois sans que vous le voyiez.
Un exemple concret pour calculer votre nombre de SST
La théorie, c’est bien. Un cas réel, c’est mieux.
Prenons une PME fictive : Les Ateliers Martin, entreprise de métallerie de 32 salariés, installée sur un site unique.
L’effectif se répartit ainsi : 22 salariés en atelier (découpe, soudure, presse), 8 en bureaux, 2 chauffeurs-livreurs. L’atelier tourne en 2×8, les bureaux en journée classique.
Si l’on appliquait le vieux « 1 pour 10 », on conclurait à 3 ou 4 SST. Ce calcul passerait complètement à côté du terrain.
Le raisonnement correct, critère par critère :
Risques du DUERP. L’atelier cumule plusieurs risques lourds : machines en mouvement, projections, brûlures, manutention. Les bureaux, eux, relèvent d’un risque standard. L’atelier doit donc être prioritairement couvert.
Horaires. Deux équipes se succèdent en atelier (6h-14h et 14h-22h). Chaque plage doit disposer d’au moins un SST présent. Minimum : 2 SST en atelier, un par équipe.
Dispersion. Bureaux et atelier sont dans deux bâtiments séparés par une cour. Un SST côté bureaux devient donc nécessaire pendant les heures ouvrées.
Marge de sécurité. Avec 3 SST seulement, un arrêt maladie ou un départ laisse aussitôt une plage horaire sans secouriste. Il faut au moins 2 SST par zone critique pour tenir dans la durée.
Résultat raisonné : 4 à 5 SST pour 32 salariés, soit sensiblement plus que le « 1 pour 10 ». Mais chaque SST correspond à un besoin identifié, pas à une règle de trois.
C’est ce type de raisonnement, tracé dans le DUERP ou dans une note interne, qui protège l’employeur. En cas d’accident ou de contrôle, il démontre une décision réfléchie, fondée sur les risques réels.
Comment formaliser votre évaluation et la faire vivre dans le temps
Vous avez dimensionné votre couverture SST. Bien. Mais tant que cette réflexion reste dans votre tête, elle ne vaut rien face à un contrôle.
La règle est simple : ce qui n’est pas écrit n’existe pas.
L’inspection du travail, la CARSAT ou un juge, en cas d’accident, ne vous demanderont pas ce que vous pensiez. Ils vous demanderont ce que vous avez formalisé.
Inscrire votre dimensionnement SST dans le DUERP
Le Document Unique d’Évaluation des Risques Professionnels (DUERP) est le support naturel de cette analyse. C’est là que vous identifiez les risques, zone par zone, poste par poste. C’est donc là que votre dimensionnement SST doit apparaître.
Concrètement, votre DUERP doit répondre à trois questions :
- Quels sont les risques identifiés dans chaque zone de travail ?
- Combien de SST avez-vous décidé d’affecter à chaque zone, et pourquoi ?
- Comment la couverture est-elle assurée sur chaque plage horaire travaillée ?
Pas besoin d’un rapport de 40 pages. Quelques lignes claires suffisent, tant qu’elles montrent que la décision s’appuie sur l’analyse des risques et pas sur une intuition.
Cette traçabilité protège doublement : elle prouve votre démarche de prévention et elle sécurise votre responsabilité en cas d’accident.
Consulter le CSE et associer le médecin du travail
Vous n’êtes pas seul à décider. Deux acteurs doivent être associés à la réflexion.
Le CSE, d’abord, lorsqu’il existe. Il doit être consulté sur l’organisation des secours dans l’entreprise, donc sur le nombre et la répartition des SST. C’est une consultation obligatoire, pas une simple information.
Le médecin du travail, ensuite. Son avis est précieux pour calibrer la couverture au regard des risques spécifiques de vos postes : port de charges, exposition à des produits, travail isolé, risques cardiovasculaires liés à certaines activités. Il peut aussi orienter le choix des salariés à former en priorité.
Associer ces deux acteurs renforce la solidité de votre dimensionnement. Et cela laisse une trace : compte-rendu de réunion CSE, échange avec le SPST. Autant d’éléments qui pèsent lourd en cas de contrôle.
Revoir votre dispositif chaque année
Un dimensionnement SST n’est pas gravé dans le marbre. Il vit avec votre entreprise.
Quatre événements doivent déclencher une réévaluation :
- Une évolution de l’effectif : embauches, départs, réorganisation.
- Un changement d’organisation du travail : nouveaux horaires, passage en équipes postées, ouverture d’un nouveau site.
- L’apparition de nouveaux risques : nouvelle machine, nouveau produit, nouvelle activité.
- Un accident ou un incident significatif qui révèle une faiblesse de la couverture.
À défaut d’événement particulier, une révision annuelle – en même temps que la mise à jour du DUERP – suffit à maintenir le dispositif cohérent.
Pensez aussi au suivi des recyclages : un sauveteur secouriste du travail dont la formation n’a pas été renouvelée dans les 24 mois perd sa validité.
Voir les détails de la formation MAC Sauveteur Secouriste du Travail
Tenir un tableau de suivi simple, avec les dates de formation initiale et de recyclage, évite les mauvaises surprises.
Votre couverture SST tient-elle la route ? 5 questions pour le savoir
Lisez ces cinq questions et répondez à voix haute, sans consulter vos dossiers. Si vous hésitez sur l’une d’elles, vous tenez votre prochain chantier.
1. Pourquoi avez-vous ce nombre précis de SST, et pas un autre ?
Si la seule réponse possible est « parce que c’est ce qui est recommandé », le raisonnement manque. Un inspecteur attend une logique écrite, pas un chiffre isolé. Reprenez votre DUERP et ajoutez-y le raisonnement, même en quelques lignes.
2. Combien de SST sont présents ce samedi matin ? Et mardi à 22h ?
Si vous ne pouvez pas répondre en dix secondes, c’est qu’un créneau est exposé sans que vous le sachiez. Un planning de présence SST par plage horaire, même basique, règle le problème.
3. Parmi vos SST affichés, combien sont encore à jour de leur MAC ?
Passé 24 mois sans recyclage, un SST n’en est plus un, ni juridiquement, ni opérationnellement. Trois colonnes suffisent : nom, dernière formation, prochain recyclage. Sans ce suivi, votre couverture réelle peut être deux fois plus faible que votre couverture affichée.
4. Où votre dimensionnement SST est-il écrit ?
Si la réponse est « nulle part, mais j’y ai bien réfléchi », votre démarche n’existe pas aux yeux d’un juge ou d’un inspecteur. Quelques lignes dans le DUERP, un passage en CSE, un échange tracé avec le médecin du travail : c’est ce qui transforme une réflexion en preuve.
5. Quand avez-vous revu ce dispositif pour la dernière fois ?
Si la réponse dépasse douze mois, votre couverture reflète probablement une entreprise qui n’existe plus. Nouveaux locaux, nouveaux postes, nouveaux risques : chaque changement déplace la cible. Le plus simple consiste à accrocher la revue SST à la mise à jour annuelle du DUERP, pour qu’elle revienne sans effort.
Deux hésitations ou plus ? Vous savez par où commencer la semaine prochaine.
En réponse à vos questions
Mon entreprise n’a que des bureaux administratifs, sans travaux dangereux : dois-je quand même former des SST ?
Au sens strict, l’obligation de former un secouriste au titre de l’article R4224-15 ne s’applique pas, puisque ce texte vise les ateliers et chantiers à travaux dangereux. En revanche, l’article R4224-16 continue de s’appliquer : vous devez organiser les premiers secours après avis du médecin du travail et consigner cette organisation dans un document interne. En pratique, former un ou plusieurs SST reste la façon la plus simple et la plus solide de remplir cette obligation, même dans un environnement tertiaire. Un malaise, une chute dans un escalier ou un arrêt cardiaque peuvent survenir partout.
Si mon seul SST quitte l’entreprise ou part en longue maladie, suis-je immédiatement en défaut ?
Aucune sanction ne se déclenche automatiquement le jour du départ. Mais votre obligation d’organiser les premiers secours continue de courir. Vous devez réagir vite : former un nouveau salarié, réaffecter la fonction SST sur un collègue déjà titulaire, ou faire monter en compétence un volontaire. Si un accident survient pendant ce vide et que l’organisation des secours est jugée insuffisante, votre responsabilité au titre de l’obligation de sécurité peut être engagée. C’est précisément pour éviter ce scénario qu’il faut toujours prévoir une marge et ne jamais reposer la couverture sur une seule personne.
Un intérimaire ou un prestataire présent sur mon site peut-il être compté dans ma couverture SST ?
Un intérimaire titulaire d’un certificat SST valide peut être pris en compte dans la couverture, car l’entreprise utilisatrice est responsable de sa sécurité pendant sa mission. Encore faut-il que son certificat soit à jour et que sa présence couvre effectivement les plages horaires et les zones concernées. Pour un prestataire extérieur (société de nettoyage, maintenance, gardiennage), la logique est différente : il relève de son propre employeur et ne constitue pas une couverture fiable pour votre organisation des secours. Vous ne pouvez pas bâtir votre dispositif sur des personnes dont vous ne maîtrisez ni la présence ni la formation.
L’obligation de former des secouristes s’applique-t-elle aux très petites entreprises de moins de 5 salariés ?
Oui. L’article R4224-16 ne prévoit aucun seuil d’effectif : il s’applique à toutes les entreprises, quelle que soit leur taille. Une TPE de 3 salariés est donc tenue d’organiser les premiers secours, de recueillir l’avis du médecin du travail et de consigner cette organisation. L’obligation de former un secouriste au titre de l’article R4224-15 dépend, elle, de la nature des travaux (dangereux) et non du nombre total de salariés. Un atelier de 2 personnes qui réalise des travaux dangereux doit disposer d’au moins un salarié formé au secourisme.
Que risque-t-on concrètement si l’inspection du travail estime que le nombre de secouristes est insuffisant ?
Il n’existe pas de sanction pénale spécifique liée au nombre de SST. Mais l’inspection peut vous adresser une mise en demeure pour manquement à l’article R4224-16. Et surtout, en cas d’accident grave, l’insuffisance de la couverture peut constituer une faute au titre de l’obligation générale de sécurité. À ce stade, les conséquences deviennent lourdes : faute inexcusable devant le pôle social, responsabilité pénale du dirigeant, poursuites au titre des articles 121-3 et 222-19 du Code pénal en cas de blessure ou de décès. Le risque juridique ne se mesure donc pas au nombre de SST manquants, mais à l’accident qui révèle les failles de l’organisation.
Dois-je adapter le nombre de SST lorsque j’accueille des travailleurs saisonniers ou des stagiaires ?
Oui. Tout effectif réellement présent sur site doit être pris en compte dans l’évaluation, y compris les saisonniers, les stagiaires, les alternants ou les CDD courts. Une équipe qui double en haute saison change mécaniquement la réalité de la couverture par zone et par horaire. Si vos SST permanents partent en congés au moment où l’effectif est le plus élevé, vous êtes exposé. L’arrivée de ces populations doit donc déclencher une réévaluation rapide, au même titre qu’une réorganisation.
Mon médecin du travail n’a jamais été consulté sur l’organisation des secours : que dois-je faire en priorité ?
Régularisez sans attendre. Sollicitez par écrit votre service de prévention et de santé au travail (SPST) pour obtenir un avis sur l’organisation des premiers secours : nombre de personnes formées, répartition par zone, matériel disponible. Formalisez ensuite cette organisation dans un document interne, tenu à la disposition de l’inspection du travail. Tant que cet avis n’a pas été recueilli, vous êtes en situation de manquement à l’article R4224-16, même si votre dispositif de terrain fonctionne bien en pratique. C’est l’une des régularisations les plus simples et les plus rapides à obtenir.
